De quels songes s'étaient bercé les dormeurs? Des espoirs soulevés par l'annonce d'une réunion des secrétaires généraux des préfectures qui avait eu lieu le vendredi au ministère de l'immigration ou des souvenirs de l'exploitation qu'ils subissaient depuis tant d'années? Après 8 mois de lutte acharnée pour se voir reconnu comme travailleurs à part entière, l'esprit est traversé par tant de sentiments contradictoires, tant de souvenirs fraternels, tant de déceptions. La grève est comme ça, avec ses hauts et ses bas, avec ses instants lyriques comme cette arrivée jeudi après midi sur les marches de l'opéra et ses moments plus compliqués ou il faut faire face à la police, au manque d'argent, au silence d'un ministère, qui seul, n'a pas encore compris que la régularisation des travailleurs sans papiers est inéluctable parce que juste.
A l'aube, Mr Dembele rassemble ses souvenirs sur les marches de l'opéra. Il ne lui reste plus que ça, après 23 ans de labeur en France. Douze années à couler le béton pour édifier les tours de la Défense ou l'autoroute A14 ou le stade de France. Après un retour de deux ans au pays, il recommencera une nouvelle carrière dans la restauration avant d'être licencié pour "défaut de papiers" par un nouveau propriétaire qui voulait lui baisser son salaire. Mr Dembele me raconte, se raconte. La mémoire des noms est immense. Ceux des promoteurs de la Défense, ces seigneurs du béton des années 90 qui lui serraient la main. Ceux des entreprises, du donneur d'ordre aux sous traitants. La mémoire des chiffres aussi, les mètres cube de béton déversés sur chaque chantier, le tonnage de la ferraille. Mr Dembele n'invente rien, il l'a bien vécu cette vie de travail à Paris, c'était bien lui sur ces chantiers, dans cette cuisine de restaurant. Et ces fiches de paye, par dizaines, elles existent aussi. Alors Mr Dembele me dit que ça vaut le coup d'être là, pour arracher les papiers, pour gagner la dignité, pour exister vraiment.

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